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Dans son cartable, la fillette aux yeux gris prit sa boîte de Stella, coincée entre la trousse et son journal. Intimement persuadée que depuis l’âge de raison, elle n’avait même plus besoin que son oncle les lui administre. Elle arrivait à « ne pas dépasser la dose prescrite » même s’il lui fallait relire -au cas où- les petites lettres au-dessus de la bande rouge. Elle ne se souvenait jamais du nom de sa maladie. Orpheline ? - « Ce sont un peu comme des vitamines, tu verras », lui avait dit son oncle. Combien de fois le lui avait-il répété alors qu’il mettait le couvert et les assiettes à fromages sur la table en formica. Le nom de sa maladie aussi, mais c’était trop compliqué. Et Flore ne le retenait jamais. C’est le coucou de la pendule. Celui qu’elle entendait parfois résonner dans sa tête qui avait rappelé les comprimés de « Stella » à son bon souvenir. Même pas la cloche de la fin de récré. Il était temps de partir en car, pour la sortie du jeudi. Ou peut-être bien du mardi, voilà qu’elle ne savait plus...
Les autres enfants excités comme des puces de cirque piaillaient et sautaient en tous sens sur les sièges orangés. Dans sa bulle, suçotant sa Stella et demi (« pas une, pas 2, une et une moitié » ), elle regardait défiler les arbres flous derrière une vitre sale. Soufflant pour y rajouter de la buée comme s’il n’y en avait pas assez, elle y esquissa un écureuil, « parce que ce sera plus joli avec un écureuil tous ces arbres. » Devenant plus pâle, d’un teint de pierre de lune, elle eut soudain peur que ce car roulant à vive allure soit un traquenard. « Un piège pour aller nous perdre en forêt. Et comme jamais personne ne se met à côté de moi, pas plus dans le car que dans les rondes, je ne reverrai plus jamais mon oncle » pensa-t-elle le regard dans le vide, affolée. « Plus personne ne me lira de contes le soir. Je n’arriverai plus à dormir. Où sera la voix grave de mon oncle qui porte ces personnages à mes oreilles et dépeuple peu à peu mes cauchemars ? Je ne grandirai pas si ça se trouve.»
Le car stoppa sur un grand parking en herbe, près de prairies immenses et vert clair. Elle entendit de vagues consignes, le maître qui lui disait d’aller avec monsieur machin dont elle avait mangé le prénom. On lui mit un casque, elle fut sanglée, harnachée en deux temps, trois mouvements et soudain, plus que jamais elle eut l’impression que la Stella et demi descendait dans son corps et faisait peut-être même bien un virage du côté du cœur. Attachée au monsieur-machin, Flore sentit le vent dans ses cheveux dès le décollage du parapente. Un frisson l’électrisa de la pointe de sa frange trop longue au bout de ses lacets. Tout se dénoua. En vol de jour, et en dépit des nuages cotonneux elle aperçut une étoile. Elle n’écoutait pas du tout ce que lui hurlait monsieur-trucmuche. « C’est pas tous les jours qu’une étoile s’adresse à moi » rougit Flore. « Ne te souviens-tu pas ce que ton oncle t’a dit la première fois ? » lui dit l'étoile. Que c’était comme des vitamines mais pas seulement. Il t’a expliqué que tu n’étais pas malade. Que tu avais le droit d’être triste et de pleurer en cachette dans l’épaule de ton ours. Mais que les comprimés de Stella t’aideraient petit à petit, à comprendre où sont partis tes parents. Que comme ils étaient parmi les étoiles, de la poussière de Stella en comprimés, ça ne pourrait que te faire du bien. Que quand tu en aurais envie tu pourrais plus facilement leur parler grâce à ça. La preuve, regarde-moi aujourd’hui », lui dit encore l’étoile.
Flore fut reposée à terre. Dans le car, elle s’empara de la boîte de Stella et la gratta avec ses ciseaux à bouts ronds jusqu’à révéler une partie de ce qui se cachait sous l’étiquette : un petit mot de son oncle, avec le dessin d’une étoile à côté et qui disait : « Flore, le jour où tu auras arraché cette étiquette, j’aurai l’air bête parce que tu sauras que les Stella ne sont pas des médicaments mais des bonbons que j’ai roulés dans la poussière d’étoiles. Un et demi par jour pour que tu puisses voir que si tes parents sont morts, c’est pour mieux voir les étoiles et pas par ta faute. » Le secret que la boîte d’étoiles lui livra posa une fossette sur sa joue. L’oncle la vit immédiatement à la sortie de l’école, cette fossette. Enfin.
FIN
(04/11/07)
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