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Nous sommes le 03 janvier 1915. Sur le front de la Marne, tout est calme, un silence comme un souffle empoisonné erre dans le "no man's land". A 30 km de Châlons, dans une tranchée, le 1er bataillon de tirailleurs sénégalais grelotte en attendant les ordres. La dernière bataille fût sanglante comme à son habitude, et la moitié du contingent avait, la semaine passée, disparu lors de l'assaut de la colline 115. Les survivants, non préparés au climat de l'hiver français, se tiennent regroupés autour d'un poêle artisanalement fabriqué, et attendent. Vers vingt heure, les ordres arrivent : demain à l'aube, le bataillon doit épauler le 2ème régiment de tabors marocains pour reprendre les positions boches à 60 mètres en face. Ils savent tous ce qui les attend : la mort sera avant les barbelés ennemis, face au canon fumant d'une mitrailleuse.
Parmis eux, digne dans sa tenue bleue marine, il y avait Oussane Bakomo, le plus grand et le plus jeune marabout de Bouaké, un grand homme mystérieux et calme. Avant que le soleil ne se couche, il avait entamé une longue mélopée du bout des lèvres et regardait le ciel, les tirailleurs ne l'avaient ni distrait ni interrompu, la magie africaine était plus forte que les hurlement du commandant blanc. L'aube s'étale morose sur les trous d'obus, les cadavres pourrissants, couchés sur les derniers pissenlits, et sur une terre glacée qui attends un autre jour de sacrifice.
Un bruissement, puis un léger tremblement de terre, et un énorme bruit de succion se faît entendre, tous baissent la tête croyant encore à un déluge d'acier tombant du ciel, mais du coin de l'oeil, ils voyent Oussane toujours debout, qui sourit peu à peu. Dans un affleurement vif-argent, le brouillard envahi le no man's land, et la terre se soulève et s'envole progressivement suivant les circonvolutions de la brume comme s'il n'y avait plus d'apesanteur sur les 500 mètres carrés de magma putride. Se collant en montant, la boue, les cadavres, les barbelés, les armes brisées et les shrapnels s'assemblent en un simulacre de forme humaine. Là, un géant se crée sous les yeux écarquillés des soldats. Oussane ferme les yeux, sors de sa vareuse trouée, une icône païenne sculptée dans l'acajou et y souffle dessus en marmonnant une incantation aigüe. La forme monstrueuse alors se tourne vers les lignes allemandes avec des sonorités boueuses et s'avance vers les visages, terrifiés sous leur casques à pointes. Oussane alors ouvre les yeux et les bras, et l'immondice s'abat sur l'ennemi engloutissant, comblant, arasant totalement la position ennemie.
L'état- major français fût intrigué à l'annonce d'une victoire aussi éclatante, pourquoi et comment les allemands avaient fuit et comblé leurs tranchée en une nuit. Personne ne compris les intentions de l'ennemi, sauf une poignée de fantassins africains, qui ne dirent rien, mais qui profitèrent pleinement de leur permission avant leur transfert sur un autre front.
FIN
(20/05/07)
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