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Dimanche 19 novembre 2006 7 19 /11 /2006 14:20
 
 

Arim le teinturier
par Armorfay

*érudition, teinture, montagne, fessier & grenouille
et en bonus pétition*

     Un soir, un homme n'arrivait pas à dormir. Cela arrive souvent, les odeurs de choux, les réflexions sur l'univers, ou est-ce que les bulles de poireaux existent, bref, un tas de questions empêche parfois les hommes de dormir. Mais ce soir-là c'était cet homme-là plus que tout autre. Il s'est dit « c'est pas grave, ce n'est que le soir, attendons la nuit de toute façon, c'est la nuit qu'on dort. » Mais voilà, la lune est montée, le ciel était noir, le vent soufflait sur Bagdad et l'homme ne dormait toujours pas.
     Alors pour une fois, pour une fois sur toutes ces fois, il décida que cette nuit-là, il allait se lever. Une petite promenade nocturne ça vous ouvrira bien le sommeil. Sautant sur ses tongs, enfilant son manteau, Arim mit le pied dehors. Sans regarder, il avança, avança, et les maisons défilaient, d'abord toutes serrées, puis espacées et enfin des arbres et des graines de cailloux. Et plus une seule maison.
"Je suis arrivé trop loin, c'est temps de faire demi-tour" se dit-il, mais... le sommeil était toujours absent et Arim continua sa route. Le paysage familier devint peu habituel et enfin inconnu. Il arriva à une vallée blottie au pied d'une montagne qu'il n'avait jamais vue. Tassée sur elle-même, rocailleuse, la petite montagne ne paraissait pas plus que ça impressionnante, même par une nuit de pleine lune. Aussi Arim commença à la gravir avant de se poser en son flanc pour se reposer. Le sommeil venait, ses paupières bercées par l'obscurité se fermaient tranquillement… Quand soudain il entendit :
"Malheureux ! Tu vas mourir !"
Trop tard, la montée d'adrénaline avait surgi et Arim ne comptait plus dormir. Devant Arim ne se tenait absolument rien.
"Regarde derrière !" cria la même voix.
Derrière Arim, aussi haute que la montagne, se tenait une génie.
"Imbécile ! Tu as rendu aveugle mon mari !
- Hein qui ça, moi ? Mais, mais, mais pas du tout, mais attendez j'ai jamais vu votre mari moi, je sais même pas qui c'est !
- Ah oui ? Et qui-c'est-qui-c'est qui a posé ses fesses Là ?!" rugit la génie en pointant le fessier d'Arim.
"Ah ben ça c'est moi, ça.
- Idiot ! Sous tes fesses mon mari avait déposé ses yeux le temps d'aller dormir! Regarde ce que tu as fait !"
En se soulevant Arim regarda affolé le creux où il s'était assis. Des graines de cailloux, quelques herbes, l'habillaient.
"Regarde tes fesses mécréant !"
Se grattant les fesses en regardant par dessus son épaule pour ne pas rater ça, Arim décolla deux dattes écrasées. En les observant bien, il fallut admettre que ce n'était pas des dattes mais des yeux, oui forcément, là, comme ça, dans la lumière, bon...
"Mais en même temps ce ne sont pas des yeux d'humains ça, on dirait deux gros yeux globuleux de grenouille!
- Idiot !" cracha la génie, "mon mari est la grenouille roi du désert !
- Roi du désert?! Une grenouille... alors là va falloir m'expliquer.
- Arriéré d'humain! Fesses de vieille syphilitique ! Tu ne comprends rien à rien! La richesse du désert ce sont les mares des oasis, le roi de la mare est roi du désert! Mon mari grenouille est roi du désert !"
     Comprenant aussitôt son erreur, Arim tomba à genoux suppliant :
"Ô génie, toi qui est si puissante, je ne savais pas, pardonne-moi.
- Non.
- Bon ben, c'est que c'est mon jour de mourir. J'accepte. Mais ô toi génie qui est si puissante, accorde-moi une dernière faveur... Je voudrais dormir avant de mourir. Réveille-moi à l'aube pour m'achever."
     La génie regarda l'homme et se dit que ce n'était qu'un homme, qu'ils ne s'éclataient déjà pas beaucoup dans la vie et qu'elle pouvait bien lui laisser ça.
"C'est d'accord humain, dors, je reviendrais demain à l'aube pour t'achever."
Et la génie disparut. Arim commençait à avoir mal à la tête, tant de questions en une seule soirée l'avaient tellement assailli qu'il avait eu sa dose pré-sommeil et il s'endormit aussitôt.
 
     Mais dans la nuit, une autre voix, d'homme cette fois-ci, le réveilla. Elle chantait ce fameux hymne à l'alcool...
"Mais pourquoi quoi, mais pourquoi quoi, pourquoi boirions-nous de l'eau? Sommes-nous des grenouilleuuuh ?!"
Une grenouille en effet, chantait la chanson, sautillant non loin d'Arim.
"Mais mais mais... par la barbe d'Alix, où sont mes yeux..." maugréa-t-elle en s'approchant.
"Je suis pourtant sûr de les avoir posé là. Où je les ai encore laissés près de la poubelle, raah c'pas vrai."
"Ô roi du désert" dit timidement Arim, se prosternant, "pardonne-moi, il est arrivé un grand malheur."
Et Arim raconta son histoire.
     La grenouille avec ses deux prunelles vides se mit alors à rire, puis à s'excuser parce que c'était con quand même pour Arim, mais sa femme c'est une génie, c'est comme ça, ça rigole pas. Sinon ça serait plus une génie. Il lui assura ensuite que ce n'était pas grave, c'était ses yeux de rechange qu'il avait écrasés, son ancienne paire, il les aimait bien car elle le rendait daltonien et l'eau de la mare était violette au lieu de verte pour lui.
     Arim lui dit alors qu'il avait sur lui ses petits pots de teintures, toujours dans son manteau au cas où il pourrait les vendre en chemin (ça rigole pas le commerce à Bagdad). Et qu'avant de mourir, il pouvait lui teindre en violet la mare. Le roi grenouille était enchanté et conduisit Arim à sa mare, derrière la montagne. Peu avant l'aube, Arim achevant sa besogne dit à la grenouille :
"Eh bien voilà roi grenouille, j'ai teint ta mare. Je dois maintenant aller me faire tuer. C'était sympa. Si j'avais su que tout ça m'arriverait, je me serais sûrement mieux éduqué, j'aurais eu les réponses à mes principales questions, et j'aurais passé plus de nuits à dormir".
- Et oui, l'érudition, c'est très important pour passer une nuit tranquille" assura le roi grenouille, "et je te remercie, j'adore la couleur."
     Arim retourna de l'autre côté de la montagne, et à l'aube, la génie apparut.
"Alors vieux furoncle putride de lépreuse ménopausée! Tu as des cernes qui te descendent jusqu'au nombril! Tu as abusé de ma gentillesse, tu as menti! Qu'as-tu fais de ta nuit?! PARLE!"
Et Arim raconta son histoire.
     La génie n'était pas très embêtée, une génie ça ne rigole pas, elle était partie pour tuer Arim, alors elle comptait bien le faire. Elle souleva son sabre au-dessus du cou tendu de Arim pour l'abaisser. Quand le roi grenouille surgit, une pétition à la main, signée par toutes les conteurs de Bagdad.
"Une pétition ? Mais quel est ce prodige" s'exclama Arim .
- On sait tous qu'une bonne histoire n'a pas de prix, et que les meilleures histoires sont les histoires vécues. J'ai bien aimé la tienne Arim, je l'ai racontée à un conteur qui accepta de l'acheter si je lui promettais que tu vivrais. Malheureusement je n'avais aucun droit sur toute ta vie, uniquement sur la moitié, tu comprends, avec ma femme, on partage tout. Alors j'ai racheté la moitié de ta vie auprès des conteurs de Bagdad. Maintenant ma femme, j'ai également acheté l'autre moitié en votre nom chez l'autre moitié des conteurs en échange de quoi, ils promettent d'enfin faire apparaître une génie femme dans un conte. Qu'en dites-vous?"
La génie n'en crut pas ses oreilles... jamais ça ne s'était produit, et si elle tuait Arim, jamais, jamais un conte avec une génie femelle ne serait conté. Aussi, toute rancune fut effacée et elle applaudit l'idée lumineuse de son mari. Arim put rentrer au village dormir, et les conteurs de Bagdad tinrent leur parole, c'est ainsi que vous aussi avez pu entendre cette histoire.


FIN


(05/11/06)

 

 
 
Par An-Drö & Oak - Publié dans : Veillée 40 (5/11/06)
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