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Certains jours on se croit né sous la bonne étoile. Pas "une" : LA. Tout est si simple, tout se fait tout seul. Et la vie avance sans qu'on compte le temps. Mais la plupart du temps, on ne fait qu'attendre ces brefs moments où tout s'illumine, où l'on croit avoir le droit de rire et de penser que tout ira bien. On ne sait même pas qu'on les attend, l'instinct nous fait espérer, mais notre conscient nous répète que rien n'arrivera, qu'on ne mérite rien, et qu'on restera là, entre le vide que l'on n'a su combler et l'avenir qu'on est incapable d'attendre encore. Fortuna velut luna... tu attends que l'on rit pour nous asséner le coup qui fera pleurer, tu attends que l'on s'arrête au bord des côtes escarpées songeant à voler enfin pour nous chuchoter que tout n'est pas perdu. Et pour finalement, sadique et fourbe, recommencer.
Anne pleurait, de subir sans cesse ce flot barbelé, elle pleurait et se serrait dans la seule touche d'affection qu'elle avait connu, un vieux patchwork, blanc et vert, vert et gris, aux accents orangés fanés, qu'elle s'était elle-même offerte. Elle le serrait la main blanche crispée, elle le mordait, et ses larmes ruisselaient empruntant les rigoles des plis. Courant sur les verts, les gris, effaçant les couleurs chaudes.
Recroquevillée, incapable de bouger et de vivre encore, elle serrait plus fort le tissu, pour effacer les quelques caresses que parfois elle avait reçu ou que d'autres fois elle avait imaginé un jour recevoir, tant Fortune l'avait prise par la main pour lui montrer un bien beau chemin. Finissant en cul-de-sac. Un chemin qu'elle reprenait toujours, incapable malgré sa raison d'accepter qu'elle ne reçoive jamais ce à quoi elle pouvait prétendre. Encouragée de chaque côté de la route par les frêles âmes qu'elle pouvait croiser le long de sa vie, qui l'espace de quelques années étaient amis, et lui disait "quelqu'un comme toi ne peut en rester là". Certains la comprenant intimement dès la première rencontre, d'autres apprenant à la connaître le long de leur vie. Mais effacés, ils finissaient toujours par se retrouver derrière tandis qu'elle avançait. Sa vie avance et recule, elle n'ose rien tenter si bien qu'elle va en diagonale, marchant à côté. L'image du chemin symbolise la vie en tant qu'espace, celle du complot en tant qu'atmosphère, qu'enveloppe de ce monde. Car il fallait bien que quelque chose ou quelqu'un ait comploté tout cela, trop habile, trop rusé, trop prévu, chaque domino est dressé joyeusement pour mieux tomber et emporter son voisin.
Même les belles vielles âmes frêles au loin font écho qu'un tel destin n'est pas permis. Et Anne serre entre ses cuisses le patchwork de sa vie, elle le serre plus fort, en espérant le contenir à s'en déchirer intérieurement.
Elle ne croit pas en Dieu, elle ne croit pas au diable. Elle ne croit pas qu'on lui ait "prévu" tout cela, elle s'accuse elle-même. Le haut de ses cuisses laiteuses doucement commence à rougir. Elle ne sent pas la douleur, la vraie douleur est la pensée, le dilemme intérieur. Avancer ou s'arrêter là, y croire et espérer ou se résoudre à perdre. Elle se voit elle-même, petite créature renfermée sur elle-même.
Est-elle folle ? Parfois, trop souvent elle le pense, est-ce que quelqu'un de normal peut ainsi tant s'abandonner à ses émotions pour ne plus tenir ? Les larmes salées mouillent à présent ses jambes. Défaitiste elle sait qu'elle n'aura jamais rien, fausse épicurienne elle continue pourtant d'espérer, d'espérer que le chemin mène à une maison. A un foyer, non la maison physique mais la "home", le "ker", le chez-soi éthéré constitué de l'amour qu'on porte à un endroit où l'on se sent chaleureusement en tranquillité et enfin "bien". Anne n'en a pas. Ou si, constitué de souvenirs, d'un temps où trop petite pour se rendre compte des maux éloignés elle ne sentait que le bonheur présent.
Loin de la ville où on la frappait, loin de la maison physique où ses parents maladroits et gênés avaient été incapables de la prendre dans leurs bras. Ses bras, attendant la chaleur d'autres mais, éternellement, ne recevant que celle humide de la couverture. La ville où tout endroit était attente, regard d'adulte sur le monde et solitude froide. Le seul havre de paix était l'imaginaire. Et l'avenir, car encore à cette époque, on pouvait y croire.
L'autre havre de paix était l'endroit loin des coups et des serrements de poitrine engendrés par le mal-être de celui qui est toujours "à côté" du reste. Cet espace où le mal n'avait pas lieu, était celui d'une nature séduisant la curiosité, celui d'une plage de rochers et de sable, celui où Anne se plongeait dans la peau d'une ondine ou sirène, d'une morganez, d'un être aquatique habillé d'algues n'appartenant pas à ce monde et le rejoignant à chaque brassée dans la mer, à chaque pause sur le sable et les rochers mouillés.
Même adulte, Anne repense à tout cela, et se repose. Le patchwork mouillé est pareil à l'algue marine il colle à ses jambe comme la plante se faufilait dans son maillot de bain. Le tapis où elle est restée si longtemps assise l'imprégnant de chaleur est pareil au sable irritant sa peau mais irritation douce. Et les yeux rougis et piquant, elle s'imagine remonter à peine d'une vague qui l'aurait submergée. Après tout, ces malheurs, ne sont peut-être que des vagues, et elles ont beau l'engloutir, elles ne l'amènent jamais au fond, tu ne coules pas Anne, tu sais nager. Peut-être que la prochaine brassée sera joyeuse, ou malheureuse, peut-être oui que tu es damnée ou peut-être pas. Mais tu as toujours aimé nager. Et les frêles âmes ne sont plus si loin, même si elles ne sont que la roche et n'ont pas la chaleur du sable. Elles sont là sous tes pieds, amis d'un moment, ententes d'un soir, elles sont peut-être parfois glissantes mais elles soutiennent tes pas. Elles ne bordent pas le chemin, tu t'es trompée. Elles le forment, tu es juste trop occupée, pour te pencher, et les regarder.
FIN
(03/09/06)
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