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Dimanche 18 juin 2006 7 18 /06 /2006 20:04
 
 

Le cristal de l’oubli
par Azbaël

*linceul, pépinière, tartiflette, rutabaga & kriss*

     L'histoire que je vais vous conter m'a été narrée par un psychiatre berlinois qui, alors que j'étais allongé sur son canapé, a soudain été pris d'une envie insatiable de parler de lui-même et voici ce qu'il me dit :
 
 « - Les contes les plus honorables parlent de razzias, de courtises et de destruction; Moi qui suis Taman dans la hiérarchie des conteurs, je puis pourtant te dire que l'histoire la plus étrange fut celle de Can-Corh de Grand-Rétif qui était, dans le peuple des nains, le plus vil et incapable personnage. Mais même ce moins que rien possédait quelque chose. Ce quelque chose était un songe et rien n'était plus important à ses yeux. Car Can-Corh avait rêvé un soir trop arrosé (où il avait abusé non seulement de vin, d'eau de vie mais aussi du plat national des nains des monts de Grand-Rétif la tartiflette) et ce rêve ne le quittait plus. Il faut préciser que les nains attachent une grande importance aux rêves accomplis sous l'effet de l'alcool et d'un abus de tartiflette.
         Can-Corh rêvait de retrouver l'élément perdu. La terre, le feu, l'eau, l'air sont les éléments qui gouvernent à la matière. Mais chez les nains, il existe une légende qui dit qu'un autre élément existait autrefois avant que les peuples mortels ne le perdent et qu'il tombe dans le néant de l'oubli. Can-Cohr, je l'ai dit, était un vaurien. Les siens se moquèrent de lui quand
il leur fit part de son projet. Ainsi, il partit seul et conspué. Et il traversa les royaumes. Les nains vivent longtemps, mais après quatre-vingt ans Can-Cohr n'avait toujours pas trouvé la trace de l'élément perdu, et le doute commença à le ronger. Dix ans plus tard, il errait dans la banlieue de Toldgium. La grande ville de l'ouest et n'avait toujours rien à rapporter aux siens. C'est alors qu'il trouva un bâtiment étrange, couvert de plaques transparentes et comme rien ne comptait plus pour lui, pas même un reste de savoir vivre, il entra. Le lieu était aussi bizarre qu' immense des arbres étaient alignés en rangs, comme des soldats. Et Can-Cohr se dit qu'il venait d'entrer dans la demeure de quelque esprit pervers qui ne supporte la forêt qu'en quadrillage. Bientôt, un homme vint à lui. Il s'appelait Ismèce. Il lui dit que son métier était de connaître les plantes et que son havre avait pour nom une pépinière. Can-Cohr fut très impressionné car Ismèce finit par avouer des talents magiques et lui en fit la démonstration. Aussi le nain ne put-il s'empêcher de demander au mage herboriste s'il savait quelque chose de l'élément perdu. Ismèce ne dit rien d'abord, puis lui demanda de revenir quand dix ans seraient passés. Le nain revint à la porte de la pépinière après les dix années et Ismèce lui fit alors cette révélation :
-Si tu cherches vraiment l'élément perdu, tu dois avant-tout porter le linceul. »
 
         Can-Cohr ne comprit pas tout de suite ce que le mage perfide sous-entendait et quand il comprit, il était trop tard. Car l'autre venait de lui trancher la gorge d'un seul coup du kriss qui ne quittait d'ordinaire jamais les dessous de son ample robe. L'âme de Can-Cohr était en peine mais Ismèce lui livra des paroles de réconfort.
- Maintenant, tu peux aller là où l'on dit que se trouve l'élément perdu. »
Ismèce fit longuement répéter à Can-Cohr, qui n'était pourtant plus rien qu'un souffle, les noms des rivières, des cols et des vallées qu'il devait emprunter. Mais Can-Cohr était un nain et un nain, entre autres qualités, n'oublie rien.
         Même en esprit, il lui fallut encore dix ans pour se rendre à sa destination finale. C'était un endroit lugubre, que tout animal de la création avait abandonné depuis des siècles. Soufre et chlore baignait l'air; la lave faisait fondre le sol et l'eau semblait avoir regagné en ce lieu le plafond du ciel Can-Corh n'en avait cure car il ne marchait plus, ni ne respirait. S'il s'abreuvait, ce n'était plus que de son songe car la folie le guettait chaque jour... Il traversa ces matières inhospitalières et parvint, enfin, à son but.
         Il n'est guère étonnant que les nains soient le seul parmi les peuples
mortels, à avoir gardé la mémoire de l'élément perdu. Car il s'agit du plus gros, du plus scintillant et du plus pur cristal engendré par la fusion des quatre autres éléments. Can-Cohr s'approcha du minéral qui le dépassait même en largeur et bien qu'il fut immatériel, il posa ses mains sur la pierre. Et celle-ci lui dit :
-Offre-moi ta mémoire
-Qu'aurais-je en retour ? dit Can-Cohr qui était ontologiquement de sa race.
-Je t'apporte l'oubli.
Lorsque l'âme de Can-Cohr disparut, ses souvenirs furent happés par le cristal; non pas seulement ses souvenirs intimes mais toute la mémoire qu'il possédait sur son temps, son peuple ainsi que tout ce qu'il avait vu au cours de sa longue errance. Avant de ne pouvoir plus rien se rappeler, la dernière image qu'il eut du monde fut une tige renflée à chair jaune qu'il avait coutume de mâcher, mais finalement le souvenir du rutabaga s'évanouit à son tour. »
         Soudain, le psychiatre se planta devant moi et me saisit par les épaules en hurlant :
« -Tu ne comprends pas ? Disait-il, chaque siècle, le cristal choisit un mortel et l'appelle à lui
pour qu'il lui livre les légendes de son époque; ainsi lorsque l'homme à son tour après les elfes, les nains et tous les petits peuples trouvera l'heure de sa fin, la mémoire restera de quelques uns d'entre nous, dans les veines cristallines de l'élément perdu. »
        A ma connaissance, le psychiatre berlinois s'est donné la mort peu après.


FIN


(11/06/06)

 

 
 
Par An-Drö & Oak - Publié dans : Veillée 30 (11/06/06)
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