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Vendredi 26 mai 2006 5 26 /05 /2006 22:13
 
 

Inquisiteur Derrick, Emasculateur Clérical
par Fregius

*abbaye, chimpanzé, truculent, tulipe & compost*

     Janvier 1256... Un forêt reculée de Bavière... Entre les conifères centenaires et la roche aux angles vifs maculée par la neige, au cœur d'une plaine d'un blanc lumineux se détache une construction au moins deux fois centenaire. Couverte ça et là de neige, les flèches de la massive construction gothique semblent pointer le ciel d'un doigt accusateur. A quelques centaines de mètres de l'entrée de la bâtisse, dont le crucifix monumental ornant la porte ne nie pas son statut ecclésiastique, un groupe de voyageurs se détache de l'épaisse forêt. Ils sont trois. Le premier est plutôt grand, vêtu d'une cape sombre au capuchon baissé jusque sous le nez. Le deuxième semble plus petit, voûté sous le poids des années probablement, lui aussi vêtu d'un capuchon dissimulant son visage. Le troisième est plus facilement identifiable. Le corps velu, quadrupède, de grotesques oreilles levées au ciel, il ressemble à s'y méprendre à un âne. Les voyageurs, apparemment sûrs d'eux, foulent la neige encore vierge de toute trace de marche, en direction de l'entrée du bâtiment qui se dresse au cœur de la plaine. Après une marche qui leur semble durer des heures, enfoncés dans la neige jusqu'aux genoux, les voyageurs atteignent la porte. Le plus grand d'entre eux tape alors au battant. Trois coups qui résonnent dans le paysage silencieux.
         Une plaque en bois coulisse à hauteur des yeux, et une voix solennelle filtre par l'ouverture : « Qui va là ? »
- Frère Stephanius, des Dominicains, accompagné d'Aldo, mon fidèle séide, et de Chiquita, mon ânesse » répond d'une voix forte mais dépourvue d'émotion le grand voyageur avant d'enchaîner « Nous sommes attendus par l'Abbé Gilbert »
- Je vous ouvre tout de suite, Frère Stephanius » lui répond la voix avant que la mince ouverture ne se referme. Quelques grincements de serrure plus tard, et le lourd battant pivote pour laisser entrer les voyageurs dans l'Abbaye recouverte du manteau de l'hiver.
« Je suis Frère Gunther, je vais vous conduire à l'Abbé Gilbert de ce pas » lance le moine qui se trouvait derrière la porte « Veuillez me suivre » poursuit il, avant de déambuler dans les jardins en hibernation en direction des autres pièces du bâtiment.
« C'est bien dommage que vous arriviez si tôt », enchaîne Gunther, « Vous n'aurez pas l'occasion d'admirer mes magnifiques plans de tulipe... j'en suis très fier vous savez... »
« Je ne suis pas très porté sur le jardinage » le coupe Stephanius d'une voix froide mais sans hostilité, « Je suis venu par demande pontificale pour rencontrer l'Abbé Gilbert, rien d'autre ne m'intéresse »
Sans un mot de plus, Gunther conduit l'ânesse à une gamelle posée à même le mur avant de s'avancer vers une terrasse, conduisant à une galerie au cœur de l'abbaye. Avant de pénétrer à son tour dans le dédale, Frère Stephanius jette un regard d'ensemble sur le jardin, s'attardant sur un tas de compost recouvert par la neige. Il plisse les yeux pour mieux voir avant d'être rappelé par Gunther : « Si vous voulez bien me suivre »
Le petit groupe emprunte les couloirs froids de l'abbaye. Stephanius marche en silence, tendant l'oreille à l'affût du moindre son trahissant une présence toute naturelle. En dehors des bruits de pas et de claudiquements d'Aldo, aucun signe d'activité ne semble parvenir du réseau de couloirs et des portes scellées.
« Voilà les appartements de l'Abbé Gilbert » précise Gunther en désignant une grande porte à double battant, richement décorée, « Il vous attend ».
- Merci bien » a le temps de répondre Stephanius avant que le moine ne se défile dans un recoin sombre des couloirs et ne disparaisse.
         Trois coups frappés à la porte et un sourd "Entrez donc" précèdent l'entrée de Stephanius et Aldo dans un bureau richement ornementé. Crucifix d'imposant gabarit et statue à l'effigie de la vierge côtoient tapisseries de goût et tentures exotiques. De derrière un écritoire se soulève la forme imposante de ce qui semble être l'Abbé Gilbert, les bras tendus vers Stephanius.
« Cher Frère Stephanius, quel plaisir de vous voir ici, c'est véritablement un honneur de recevoir votre visite. On ne tarit pas d'éloge à votre sujet en Avignon, savez vous ?
- J'en suis conscient » réplique sans animosité Stephanius « vous devez savoir ce qui m'amène ici, n'est-ce pas ?
- Et bien, j'avoue que l'Evèque Peters a été plutôt flou sur les raisons de votre venue ici, mais j'espère avoir quelques éclaircissements de votre pAAAAAAART... »
La phrase se conclue sur un hurlement de Gilbert, apparemment trop près de Stephanius. Il tente de reculer mais semble immobile, l'entrejambe comprimé par la poigne d'acier du dominicain.
« A d'autres Gilbert... vous avez été reconnu coupable d'hérésie par Avignon, et c'est à moi Frère Stephanius Derrick, d'accomplir le divin châtiment qui vous attend
- Ah le putain d'enculé de sa mère ! » hurle le truculent abbé en se dégageant de la poigne de fer -- Sous créature, dévot d'un faux dieu » hurle Gilbert à présent en proie à la colère, les yeux brillant d'une lueur surnaturelle rougeâtre « Tu ne sais pas à qui tu t'opposes ! »
- Je ne le sais que trop bien, suppôt de Satan, tu n'as même pas su habilement dissimuler le corps de l'Abbé Gilbert sous la pile de compost à l'entrée, tu es vraiment pathétique »
 Le corps du faux abbé semble s'élever sous une brise surnaturelle et d'une voix qui ne semble pas avoir été faite pour sortir d'une bouche humaine, il s'exclame :
« Tu ne vas pas mourir, Stephanius, non, je vais te torturer avec amour, cela me donnera des idées pour faire souffrir l'humanité
- Ca c'est ce que tu crois » lui réplique le dominicain avant de claquer des doigts et d'appeler « Aldo ! »
-Oook » répond la forme encapuchonnée avant de laisser tomber sa cape pour révéler la stature impressionnante d'un primate de cent livres.
- Un chimpanzé ? c'est ça que tu as prévu contre moi ?" lance l'abbé, au comble de sa jubilation.
- Aldo n'est pas un chimpanzé » le coupe Stephanius « pas plus que bibliophile d'ailleurs... c'est un orang-outang spécialiste d'un sport oriental très en vogue en ce moment... mais cessons les palabres, et subis le courroux de Dieu ! »
         A ces mots, le singe, mu par une force paraissant surnaturelle, se jette sur l'abbé lévitant avant de lui asséner un double coup de pied en pleine poitrine. Le faux Gilbert a à peine le temps d'hurler en laissant s'échapper une flammèche bleue de sa bouche avant d'heurter le crucifix contre le mur du fond et de retomber lourdement à terre. Il n'a pas le temps de mouvoir son imposante carrure que le singe saute sur son dos et assène le crane du déviant de coups de poings ponctués de hurlements inhumains.
« Il suffit Aldo » l'interrompt Stephanius « Il est temps maintenant que cet hérétique se repentisse et avoue la pleine puissance de Dieu... mets le sur le dos » ordonne-t-il avant de fouiller dans les replis de sa robe pour sortir une paire de gants en vessie.
Le dominicain s'approche à pas lents de l'hérétique en revêtant dans un grincement élastique les gants protecteurs enduits de vinaigre « Baisses son pantalon Aldo, cette créature va apprendre ce qu'il en coûte de pêcher et de blasphémer en présence de Stephanius Derrick. »
         Et l'on dit que depuis ce jour là, lors des journées sans vent de l'hiver germain, on peut encore entendre encore raisonner la voix de castrat de l'Abbé hérétique, béni de la grâce de Dieu par les mains de l'Emasculateur Clérical.


FIN


(21/05/06)

 

 
 
Par An-Drö & Oak - Publié dans : Veillée 28 (21/05/06)
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