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Dimanche 23 avril 2006 7 23 /04 /2006 01:34
 
 

Ronde de nuit
par Fimbrethil

*blouse, gyrophare, contrebasse, sel & farine*

     En cette nuit de la st Sylvestre, Auguste Mansard, ambulancier de profession prenait son service à 2h00 ou plutôt devrait-on dire reprenait du service... S'installant sur le siège, il alluma la radio en ayant pris soin de bien régler ses rétros. Ronronnement du moteur et la ronde allait maintenant pouvoir commencer... La route défilait à travers le pare brise et les pointillés devenaient une ligne continue dans le regard gris du conducteur. Un appel du central lui parvint enfin au bout de quelques minutes de course... Accident de la route... Un SDF renversé... Délit de fuite du chauffard… Girophares hurlant dans l'obscurité...
         Auguste arrive à destination, sort le brancard tout en déplorant l'absentéisme de son collègue qui ne s'était pas pointé et qui lui aurait été fort utile. Chargeant le patient dans le véhicule, il fait le nécessaire et se remet au volant. L'individu est fort âgé, mal en point, maculé de sang et il semble délirer... Entre le bourdonnement de la circulation et les gémissements du vieux, l'ambulancier peine à garder son sang froid. Elle est là dans la poche de sa blouse… Elle attend. Auguste la caresse nerveusement. Le contact du verre est froid mais ne manque pas d'attrait... Il la sort, aimerait la porter à ses lèvres quand soudain les plaintes du clochard se font plus pressantes…
« Emmènes moi.... Non pas l'hôpital des Roseraies... Emmènes moi.... »
         Mansard regarde son rétro, il distingue le visage du vieux... Etrange... Une impression qui ne saurait définir l'envahit.... Et il s'entend répondre :
- Et où veux tu que je t'emmène vieillard?
Le vieillard tousse... Le vieillard agonise.... Il connaît ce vieillard....
- A la crique de L'Atalante.... Il faut.... Emmènes moi là bas ... »
Auguste Mansard sait qu'il n'a pas d'avenir à l'hôpital des Roseraies... Il en est déjà à son deuxième avertissement... Il décide donc de changer de direction, quitte la nationale et accélère sur la départementale 66B. Auguste perd la notion du temps, entre les râles du vieux, la ligne blanche, les tressautements du moteur. Le paysage défile, la ville fait place à la rase campagne... Les champs à la lande....
         L'ambulancier distingue à présent un bleu d'encre sous le buvard de la nuit... Le souffle du vent et la respiration lourde du patient… Les indications se font moins précises, les panneaux plus rares... Auguste connaît cette crique, il y passait ses vacances enfant, escaladant les rochers, faisant des frayeurs à ses parents en se cachant dans des endroits dont ils ne soupçonnaient pas l'existence… jusque ce jour critique où Chloé sa jeune soeur avait failli se noyer, alors que ses parents inquiets par son absence, avaient failli leurs attention quelques minutes... Le hurlement du vieillard interrompit ses pensées... Il fallait continuer à pied à présent, se frayer un chemin à travers les genêts, découvrir l'escalier en bois pour accéder à la plage. Auguste descend, et après quelques instants de réflexion décide de porter sur ses épaules le vieux. Son visage est blême... ses rides creusées... Il touche son visage... Ses joues enfarinées... Le temps presse.... Hissant l'homme péniblement sur son dos, il descend vers l'étendue saline.... Il connaît le chemin, il l'a tant emprunté jadis en courant, les lèvres retroussées ivre d'un bonheur qu'on goûte lorsque l'on a dix ans… Son corps n'est plus le même, Le temps et l'alcool ont marqué leur passage. Pantin d'une vie sans saveur, sans odeur...
         Ils arrivent enfin... L'ambulancier dépose doucement le vieil homme sur le sable...
« Et maintenant? dit Mansard d'une voix éteinte.
Dans un ultime râle, le clochard lui répond faiblement :
- Là Bas... Derrière le Rocher Noir... Va... trouve là.... »
 Interdit, Mansard regarde le vieillard... Mais comment peut-il... Auguste se dirige nerveusement, et instinctivement se dirige vers l'endroit qu'il affectionnait temps jadis... Il tombe sur ses genoux, Il creuse... Des larmes coulent sur son visage asséché et boursouflé par Elle... Il creuse encore et encore.... Incroyable... Elle est encore là...
         En cette nuit de la st sylvestre, Auguste Mansard, ambulancier de profession craque littéralement. Dans le silence de la crique de L'Atalante, il déterre la contrebasse de son père qu'il avait dissimulé dans le sable il y a des décennies de cela. Il la porte à sa bouche... La repose... rit ... crie.... Il lèche le sel de ses lèvres... L'instrument sous le bras, Auguste s'enquit du vieillard et décide de retourner près de lui... Comment pouvait-il? Pourquoi lui faire cela? Maintenant.... Mansard ne détiendrait jamais la réponse.... Il ne retrouva jamais le corps.... Il fait jour à présent...


FIN


(16/04/06)

 

 
Par An-Drö & Oak - Publié dans : Veillée 23 (16/04/06)
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