|
"Atroce !" fut le seul mot que Saturnin Killdozer prononça en pénétrant dans l'église. Là, recouvrant les murs de pierre ancienne, des giclures de sang caillé, des lambeaux de chair violacée; des humeurs immondes inondaient le sol- mais quelle bête avait-on sacrifié là ? Il sortit de l'église précipitamment, la gerbe aux lèvres et tituba entre les hautes herbes de la pampa péruvienne. Ses yeux se révulsaient au souvenir de l'épouvantable odeur, de ces longues spirales de tripes puantes et vertes qui jonchaient l'autel. A bout de forces, il s'affala contre le chambranle de l'étable délabrée qui jouxtait la forge du village abandonné. "Non" parvint-il à penser malgré les miasmes qui remontaient de ses poumons, envahissant jusqu'à l'air empoussiéré de cette steppe sud-américaine. "Non - cela ne se peut pas - Mengele n'aura pas pu survivre aussi longtemps" Depuis 50 ans, la famille Killdozer parcourait le monde à la recherche du vieux médecin nazi- Saturnin était le dernier - tous, tous avaient péri lors de cette quête. Un vacarme ébranla ses nerfs - un grondement tonitruant, comme un immense grincement rouillé d'un portail infernal. Il sursauta, toute son attention tendue dans la direction du bruit. "La forge". Il s'écarta précipitamment de l'entrée, à reculons. Le bruit persistait- les dents de Saturnin grinçaient, ses mâchoires soudées prêtes à se disloquer - paupières distendues par l'angoisse. Hurlant de peur, le dernier des Killdozer se retourna et, sortant du village, partit en bondissant comme un lièvre traqué vers l'immense plaine déserte oubliant sa jambe coupée lors d'un précédent combat au bout de quelques pas, son pilon se rompit. Sa tête choqua un rocher, sa vue se brouilla… Toujours le terrible grincement qui à présent se rapprochait, bruit infernal qu'accompagnait un martèlement du sol, un souffle caverneux. Le visage enfoui dans les herbes sèches, le Killdozer, le guerrier aux mille victoires, le chasseur de nazis, le killdozer était prêt à sangloter de frayeur - le bruit se rapprochait. Un souffle brûlant sur sa nuque le pétrifia. Mais... plus pétrifié encore par la grande giclée humide qui lui aspergea les épaules alors qu'une masse s'abattait sur ses épaules. Quelques instants passèrent, longs et... humides - le killdozer était trempé - quand enfin la masse sombre le laissa libre. Il se retourna : un molosse énorme était là, avide de papouilles ; sans doute le chien du forgeron, qui avait brisé la chaîne qu'il avait remarquée attachée à l'enclume. Le Killdozer se releva péniblement sur sa jambe valide alors que le chien se frottait à lui comme un chaton de cauchemar. Un sifflement suraigu déchira l'air. Il ramassa une curieuse racine vrillée, et s'en servant comme d'une canne, retourna vers la forge, le molosse bondissant à ses côtés. Là un colosse hirsute (si si si, ils sont toujours comme ça les forgerons) l'attendait les bras croisés. "Nondundjiou ! Mais qu'est ce qu'il a encore fait le Mirza ? C'est lui qu'a vous a mis dans c't'état ?" rugit le troll avec un fort accent auvergnat. -Non, non, s'empressa de répondre le Killdozer que le géant dépassait de quatre bonnes têtes. Mais que s'est-il donc passé dans l'église ? Un vrai carnage ! L'avez-vous... vu ? demanda- t-il, soupçonneux mais prudent. -Ah ben pour sûr que j'l'ai vu c'carnage comme vous dites ! Ah ben pour sûr! C't'vieille église, j'y suis tous les jours que personne fait ! Pensez bien que j'y ai r'marqué c't' atrocité ! -Tous les jours ? Mais qu'y faites vous ? -Ah ben c'est simple ! Y’a queq’ z'années, y'a un vioque allemand qu'est venu s'y réfugier, l'était traqué qu'y disait. Alors j'l’y ai laissé s'installer, moi qu'était l'forgeron chu dev'nu son homme à tout faire - les autres du village y's'sont cassés, z'avaient trop peur !" - Peur ? dit le killdozer, mais de quoi ? - ah ben y f’sait des expériences étraaaaaaaaaanges, rétorqua le troll. Moi j’étais son laboratien, qu'y disait. Pis il est mort l'an dernier. M'a laissé tout son fourbi. Saloperies d'expériences, ça a tué toute la terre par ici. F'sait pousser des légumes à rien, qu'y disait. A rien, mince de rien, oui ! Des légumes géants qu'on pouvait pas manger parc’que'même cueillis ils grandissaient. J'étais obligé d'les couper pis d'les r’miser dans l'église pour qu'ils envahissent pas tout l'village. Là dans l'église, y'avait des tomates pour un régiment !" Suffoqué, le Killdozer leva les yeux vers le troll, vers l'église, repensant au carnage et se dit que décidément, les ogm, ça avait de drôles d'origines. Il tourna les talons sans mot dire et partit vers le soleil couchant appuyé sur sa racine de tomate. “i am a poor lonesome cowboy, and i am a long way from home..."
FIN
(05/12/05)
|