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CHAPITRE II PRISONNIER
Se dégageant de l'ombre de sa cellule, Ouroöboros s'approcha de la minuscule ouverture qui servait de fenêtre. Les rayons rougeâtres du soleil décroissant semblaient à cet endroit crever l'épaisse muraille de la prison. Portant une main à son visage, il scruta la lumière, distrait, espérant quelque évènement inhabituel capable de rompre la monotonie de son existence présente. L'ombre de l'unique barreau oscillait sur son visage livide. Un couple de corneilles fendit les cieux, planant lentement dans les couleurs châtoyante du soir. Ouroöboros les suiva du regard tant qu'il pût, puis celles-ci disparurent derrière la cloison de pierre qui constituait l'embrasure de la fenètre. Ces quelques années de captivité l'avait rendu faible et décharné. La barbe raide et sale, une longue chevelure brune, souillée par la crasse et la sueur, qui descendait en paquet en-dessous de la ceinture, l'oeil hagard, Ouroöboros n'était plus que l'ombre de lui-même. Il avait essayer d'entretenir sa forme durant les premiers temps, mais la lassitude l'avait graduellement envahie. Son unique tentative de fuite s'était soldée par un échec, et par le marquage au fer rouge. La cicatrice circulaire sur son épaule était à présent indolore, mais avait détruit toute véhélité en lui. Le jeune chien fou d'autrefois s'était mué en misérable prisonnier croupissant depuis trop longtemps au fond d'une cellule. Venant briser le silence de mort, quelqu'un vint tambouriner à la porte. Le bruit sourd du métal fit place alors à une voix lointaine. -Meskaän! Une petite trappe coulissante située au bas de la porte s'ouvrit, et une écuelle remplie d'une bouillie jaunâtre fut glissée sur le sol par une main invisible. -Régales toi, fit la voix. D'un pas traînant, Ouroöboros se dirigea vers la porte de métal, se baissa, et ramassa promptement l'écuelle. Puis, s'adossant à une des paroi, il se laissa glisser lentement sur le sol. Les prisons de l'Empire d'Uatha avaient pour coutume de nourrir très simplement leurs prisonniers. Cette drogue qu'était le Meskaän, avait pour particularité d'être très bon marché, et de tromper la faim, constituant ainsi un repas de substitution idéal pour cette caste d'improductif. Certains Nécroscientistes, même s'il en usait lors de leurs fréquentes messes exastiques, considéraient cette pratique comme un excellent remède pour des prisonniers au raisonnement troublé. Les effets hallucinogènes de cette plante, une fois traitée comme il se devait, plongeait celui qui en absorbait dans un état proche de l'illumination. Et si cela ne marchait pas, il n'y avait de toute façon aucune remise de peine dans l'Empire d'Uatha. Les hommes et les femmes qui franchissaient le seuil des nombreuses prisons, n'empruntaient le chemin inverse que pour être embaumés et suspendus dans les Tours des Défunts. Et ce, quel que soit leur crime. En fait d'illumination, le Meskaän, plongeait Ouroöboros dans de tortueux cauchemards répétitifs de plus en plus hideux et insupportables. Il le savait, mais la faim est un ennemi qui ne fait pas de prisonnier. Déjà la drogue faisait son effet. Les taches d'ombres produites par l'irrégularité des murs semblaient se mouvoir lentement, rampant sur la surface verticale, telles des insectes incertains, rejetons maléfiques produits de son imagination. Bientôt ils danseraient autour de lui, l'encerclant inlassablement. Bientôt le moindre petit bruit deviendrait chuchotement haineux, une multitude de voix qui viendront vrillé les profondeurs de son esprit. Durant les premières nuits, Ouroöboros se rattachait à ses souvenirs pour ne pas perdre pieds. A sa vie d'avant celle-là. Mais aujourd'hui, ces souvenirs s'étaient évanouis corps et biens, ne laissant qu'un trou noir à la place de son passé. Chaque repas le conduisait peu à peu vers la folie. Soudain, des voix s'élevèrent, se muant bientôt en hurlements. Les murs, animés d'une vie propre, se grandirent, emportant le plafond de la pièce à des hauteurs vertigineuses. Du sang ruisselait de leurs pores, ils étaient à présent vivants, organiques, souffrants, renfermés sur eux-mêmes comme l'était Ouroöboros. Isolés du monde, ils allait bientôt cracher toute leur haine en leur fort intérieur. L'homme s'agitait en tout sens, pris de convulsions. Il n'était plus seul, les ombres allaient et venaient sur le sol, grimpant jusque sur ses membres, glissant sur sa peau dans un chuintement désagréable. Tentant de les balayer de ses mains, il finit par se relever, en sueur. Les hurlements l'entouraient à présent de toutes part, assourdissants, l'obligeant à se tordresur lui-même, la tête entre les mains. Ouvrant les yeux, il décelait à présent, dans chaque coin de la pièce, ce qui semblait être une silhouette lumineuse, presque transparente, d'une couleur qu'il ne connaissait pas. Les formes, vaguement humanoïdes ne cessaient d'articuler des mots dont il ne saisissait pas le sens. Seuls de sombres borborygmes lui parvenaient, imprimant en lui un profond dégoût, une nausée insupportable. Et puis, son coeur se mit à battre avec une ferveur incroyable. Chaque pulsation semblait vouloir déchirer son corps en deux. L'écho des battements faisait trembler toute la pièce, le sol même devenait instable par moment. Alors qu'il se sentit proche d'exploser, la pièce, devenu sphérique, se déchira à un endroit. Un rai de lumière aveuglant l'inonda brusquement, lui brûlant instantanémant les yeux. Et puis, la réalité sembla se distendre et le silencel'nvahit brutalement.. Bientôt, il franchit d'innombrables sphères d'existences en une fraction de seconde qui paraissait durer une éternité. Ouroöboros flottait à présent entre deux mondes. Son esprit s'était complètement détaché du reste de son être. Une sensation de plénitude le submergea, comme si une puissance fantastique empreinte de sagesse était venu l'habiter quelques instants. Autour de lui, l'espace s'assombrit, devenant presque palpable. Ouroöboros se sentit alors comme aspirer, l'être de lumière qu'il était devenu réintégrait à présent la réalité matérielle. Très loin vers le bas, il sentait ses membres, ou plutôt, en avait juste conscience, car tout ressentiment lui était étranger. C'était une sensation douce et agréable. il était devenu spectateur, enfermé dans un corps qui n'était pas le sien. Recouvrant peu à peu la vue, il examina la pièce dans laquelle se trouva ce corps. Il se situait à présent au centre d'un globe extrèmement sombre, dans lequel on avait pratiqué une ouverture, qui dispensait une lumière éclatante. L'endroit ne lui rappelait rien, et à vrai dire, il ne se souvenait d'absolument rien d'antérieur à ce moment là. A présent, il habitait ce corps, et ce dernier n'était pas seul dans la pièce. Se détachant dans la lumière, deux silhouettes sombres lui tendaient la main.
Bientôt la suite...
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